J'ai eu une semaine tres peu active. Après avoir photointerpreté copieusement, dégagé les élements du relief, interpolé avec la carte des sols du pays et obtenu une carte des sols hypothetique, il
ne me restait plus qu'à aller voir là bas si j'avais bon. Et accessoirement, voir la région sur laquelle je travaille depuis 2 mois et demi.
Lundi, j'ai établi des sites de vérification et un itinéraire. Mardi, j'ai fait des cartes à emmener sur place : ma carte d'hypotheses, les chemins et rivières, celle des vues aériennes, etc.. Et
j'ai été au chomage technique le reste de la semaine. Vendredi, je me suis dit que ce serait bien d'aller voir mon tuteur pour savoir qui prenait le matos (au cas où). Je suis allé à la fac pour
n'y trouver personne, et, puisque je n'ai toujours pas la clef du bureau, rester devant la porte. J'avoue que je n'y suis pas resté longtemps. Je suis allé me promener dans les eucalyptus du parc
et dans le hangar abandonné, en contrebas des batiments. Bel endroit.

J'ai continué à ne pas perdre ma journée en allant à l'Alliance Française. C'est assez loin de chez moi, et j'ai commencé à ressentir à peu près la même chose qu'à la Sous-Prefecture de Bayonne
lorsqu'on m'a expliqué qu'il fallait, pour s'inscrire à la bibliothèque, 500 pesos et un justificatif de domicile. Vous savez, la rage et la voix qui dit "
tu
aurais du te renseigner avant de venir, tête de flan", au fond de celui qui s'est déplacé et à qui on demande une pièce imprévue. Heureusement, assez rapidement je me suis souvenu que je
n'etais pas à Bayonne. Un sourire et une promesse d'amener un jour un justificatif, hop, l'affaire est réglée. Bon, les pesos, par contre, c'est pas optionnel...
J'ai donc passé mon après midi à lire Courrier International, le Canard, Tintin et le temple du Soleil, et prendre mon quota de bouquins en français. Ca fait du bien, un livre dans ma langue, pour
une fois...
Pour en revenir à l'application des lois en Uruguay : ici, c'est freestyle. D'ailleurs, c'est plutot l'absence de règles plus que leur application qui étonne. Faire une teuf dans sa maison, toutes
fenetres ouvertes, sonoriser la rue jusqu'à 8 heures du matin? Pas de problème. Les gamins qui font n'importe quoi au parc Rodó, qui coursent les canards en pédalo ou se foncent dedans? C'est
possible. Faire un stage de 6 mois avec un visa de touriste qu'on renouvelle de temps en temps? Nickel. Incroyable, des fois...
Aujourd'hui, donc, sortie de terrain. A la fin de la nuit, Marcel, mon tuteur, passe me chercher chez moi. Nous passons aussi prendre Ismael, un autre étudiant qui travaille sur la même zone que
moi, mais qui s'occupe de la diversification des fermes. Et enfin, Ricardo, le chef du département et specialiste en pédologie. Sur la maison de Ricardo, il y a une petite plaque dorée : Ricardo
Cayssals, Ingeniero Agronomo. En Uruguay, être agronome, c'est la classe.
Et je parle pas de coquetterie, de depenser tout son argent en accessoire de mode, non, ça c'est ridicule et si vous voulez mon opinion, ça fait un peu has been. Et je vous dis ca en qualité
d'homme le plus classe du monde.
Bref, nous voilà parti. La météo annonce 80 km/h de vent ou plus, et une translation du Rio de la Plata sur nos propres personnes. Mais tout va bien, j'ai le moral à bloc de pouvoir avancer d'un
grand pas dans mon stage.
100 km plus loin, Florida, notre destination. Nous rentrons dans la zone à cartographier, et paf. Meme pas le temps de trouver où nous sommes. Pétage de cable.
Du cable d'embrayage plus précisement. Marcel part donc en première trouver un garage ouvert, ce qui parait mal barré lors du week end de Carnaval (4 jours ou plus), et à 8 heures du matin. Surtout
dans Florida, où l'on dit qu'il n'y a personne hors de chez soi avant 22h.
Ricardo, Ismael et moi commencons donc à pied. Premiers sites. Nous sortons du sol à la terrière, pour recreer sommairement les horizons, établir les textures et les couleurs, classer le sol.
Ma carte d'hypothèse parait juste. Après tant d'opérations pour le moins hasardeuses (n'oublions pas que je fais ca pour la première fois), je suis agréablement surpris d'etre dans le vrai.
Deux cavaliers passent au galop avec 4 vaches, également au galop. J'avais rarement vu une vache courir, et jamais vu des fermiers mener leurs Prim'Holsteins au pré comme ça. Les gauchos ne sont
donc pas totalement éteints.
Marcel nous rejoins assez vite avec un cable tout neuf, et une remarque interessante du garagiste : "
mais comment vous pouvez aller al campo
sans cable d'embrayage de rechange?"
Les points s'enchainent. Mon interpolation marche bien. Ricardo, qui a travaillé sur la carte nationale, est assez fier de sa fiabilité. C'est vrai que c'est assez puissant.
Nous passons près d'un gué, el Paso de la Arena. C'est ici qu'Artigas a passé le fleuve avec ses troupes, avant d'etre proclamé chef de la Révolution (ou quelque chose d'approchant).
Plus loin, les sols sont gravement érodés. Le coin est blindé de briquetteries artisanales, en general les paysans qui font ça pour arrondir les fins de mois. Du coup, la couche superieure du sol
n'est plus là. Pas terrible pour la terre...
La pause déjeuner est assez folklo. Me rappellant mon stage au Canada ou il fallait toujours avoir un casse-croute sur soi, j'avais anticipé le truc. Mais pas mes compagnons, qui pensaient pourquoi
pas sauter le repas. Les malades. Nous trouvons un magasin qui vend trois broutilles et quelques bouteilles poussiereuses. Ca sera mortadelle et crackers. Je me gave d'une tarte salée et
collectivise ma baguette et mon sandwich à la charcutaille. Marcel achete une bouteille de soda, qui détend l'atmosphère. Sur la bouteille est ecrit en tout petit :
en cas d'usage prolongé, consulter un médecin. Ce n'est meme pas une blague.
Ismael, qui n'est pourtant pas bien vieux, rappelle qu'il y a quelques années les gens roulaient en vélo dans le coin. Maintenant, tout le monde a une moto. Le genre de petites motos chinoises qui
roulent pas mal et qui coutent quelques centaines de dollars.
D'ailleurs, un mec en moto s'arrete quand il nous voit dans son champ : "ca va?". Ricardo lui explique qu'on etudie les sols.
Le type s'ouvre un peu. Ils sont pas bien bon, les sols, par ici.
Oh, il y a pire. Ricardo lui demande s'il a mis du glyphosate.
Ouais, il y a quelques jours, ca marche bien. On dit que c'est dangereux, c'est vrai?
C'est pas terrible pour les nappes phréatiques. Et d'ailleurs, laisser le sol nu pendant trop longtemps, c'est pas tres bon non plus, lui explique Ricardo.
Le type repart, content qu'on examine son champ, et avec quelques conseils. C'est classe, un agronome au travail.
Ce ne sera pas le seul à s'interroger. La plupart des paysans, qui boivent le maté devant chez eux, nous regardent avec cet air universel du campagnard devant l'étranger en action.
A part des vaches, pas beaucoup de gros animaux. Il y a bien des dizaines d'oiseaux, des lamas dans un champ, et d'immenses araignées velues qui traversent les routes. Mais pas d'autruches,
surtout.
Le plus impressionnant, ce sont les fourmis. Il existe des sentiers, des autoroutes, en rayon autour des fourmillères, et qui se voient de très loin. C'est un mini fossé, de 5 cm de profondeur,
arrondi, ou rien ne pousse. C'est de la terre nue et battue. Ou passe un flux continu de fourmis, dans un sens les mandibules vides, de l'autre ramenant des morceaux de feuilles ou de trucs. Ca en
fait, de l'herbe... Les gens du coin disent qu'une fourmillère bouffe autant d'herbe qu'un bovillon.
Un champ à flanc de coteaux. Le sol est tout pourri, 40 cm de terre tout au plus; et encore, c'est même pas du sol, tout juste du granit en poudre. Et pourtant, un animal a planté du mais. Tout
rachitique, 1 pied vivant par mètre carré, un désastre. C'est depuis qu'on a plus besoin de travailler le sol mécaniquement. Ici, c'est pas possible. Maintenant, avec le glyphosate, on peut
travailler chimiquement et avoir un sol propre. Mais pas un sol capable de faire pousser du maïs.
Un peu plus de sites. Je commence à bien comprendre la logique des paysages du coin, et quel sol se trouve où. Nous faisons le tour des points interessants plus vite que prévu, et nous rentrons à
Montevideo dans l'après midi. Me voilà lessivé, lixivié même, et avec pleins de données nouvelles pour mon projet. La campagne est plutot belle, et je trouve ca bien agréable de m'y promener avec
un but. Bonne, très bonne journée.
bientot une version illustrée quand j'aurais les photos d'Ismael.