S'il y a bien quelque chose qui m'a sauté aux yeux dans les pays où je suis passé depuis Octobre, c'est la figure du
Libertador.
En Uruguay, il y a Jose Artigas.
Impossible de ne pas connaitre ce personnage en Uruguay. Au bout de trois jours, j'avais deja compris qu'ici tout portait son nom. Pret pour une énumeration?
- la place principale de Montevideo ne porte certes pas son nom - c'est la place de l'Independance. Mais on y trouve son impressionant mausolée, et une gigantesque statue equestre.
Vue generale :

et en detail

- un des trois principaux boulevards de la ville porte son nom, de meme qu'une des deux gares routières
- on trouve des statues de lui et des plaques a sa memoire un peu a chaque coin de rue
- on trouve la sienne sur la face des pièces de monnaie, ainsi que sa signature et une citation ("puissent les orientaux etre aussi cultivés que vaillants").
- dans l'ecole de campagne ou je suis allé avec l'équipe du labo de géo, il y avait : un buste du general a l'entree, un portrait dans le couloir, un autre dans la salle de classe.
- un département uruguayen porte son nom, ainsi qu'une ville importante et la base antarctique uruguayenne.
- il existe un hymne à Artigas, qui fait est presque un hymne national. Qui le consacre "génie pour l'histoire, dieu pour la patrie".
- le 19 juin est un jour férié en Uruguay. Anniversaire d'Artigas oblige.
- le dessin animé en vogue, c'est "le Petit Artigas". Tous les gamins jouent donc à etre Artigas.
Ca tombe "presque" dans le culte de la personnalité. Qui etait donc cet homme?
Avant d'etre déclaré Libertador, Artigas fut le fils d'une riche famille qui vécut d'abord comme un gaucho et comme contrebandier entre l'Uruguay et l'etat bresilien du Rio Grande do Sul.
Puis, il s'engagea dans l'armée. Pour peu de temps, puisque lorsque les espagnols furent chassés d'Argentine, ils établirent a Montevideo la capitale de leurs colonies, il s'enfuit a Buenos Aires
pour lever une armée. Il revient en Uruguay (alors Banda Oriental) avec moins de 200 hommes, et, petit à petit, libère le pays des espagnols.
Son idée est alors de constituer, avec l'Argentine et (me semble-t-il) une partie du Bresil, une federation. Malheureusement les Argentins et les Bresiliens ne l'entendent pas ainsi et, deux ans
plus tard, envahissent le pays. Artigas se prend une dérouillée en quelques mois. Il perd Montevideo et la côte, et continue la guerre dans la pampa avec une poignée de soldats. Pour finalement, en
1820, admettre sa défaite. Il part en exil au Paraguay, rumine sa défaite en buvant du maté, et meurt dans l'indifférence, oublié et renié par tous.
Quelques années plus tard, il faut un symbole pour eriger l'Uruguay en tant que Nation et federer le peuple autour d'une idée. C'est le pauvre José Artigas qui est choisi. On rapatrie ses restes et
on le declare héros national. La suite est listée plus haut.
Et chaque pays a sa figure du Libertador. L'histoire d'Artigas est transposable.
Vous avez entendu parler de Simon Bolivar ?
En quelques lignes : Bolivar est né au Venezuela. Il etudie en France, voyage un peu en Europe et revient au pays. La guerre d'independance eclate, et il sert comme officier contre les Espagnols.
La guerre est une suite de defaite et se termine par la trahison de Bolivar, qui livre son chef Miranda, et part en exil. Il revient quelques annees plus tard, leve une armée, et enchaine les
victoires. Il libere le Venezuela, le Panama, la Colombie, l'Equateur, le Perou et le Haut-Perou (qui deviendra la Bolivie). Pour lui, l'Amerique Latine est une. Il compte etablir une grande
democratie a l'image des Etats Unis. Mais ses plans s'effondre, l'union se delite, son projet sombre. Et il meurt dans la jungle colombienne, seul, renié, et statuant que "vouloir la révolution,
c'est labourer la mer".
Aujourd'hui, un pays porte son nom, ainsi que deux monnaies nationales, un département, etc.
San Martin?
Il nait en Argentine, part en Espagne. Sa carriere militaire commence contre Napoleon. Puis, il rentre a Buenos Aires, se souleve contre les espagnols et libere l'Argentine. Lui aussi considere la
colonie espagnole en Amerique Latine comme un seul et meme peuple : il participe a la liberation du Chili, puis du Perou. Il rentre a Buenos Aires victorieux, couvert de gloire et d'honneur. Et de
soupcons. Accusé de conspiration, il part en exil a Boulogne sur Mer, et meurt, seul, renié, vous commencez a connaitre la chanson.
Le nom de San Martin est donné à beaucoup de choses en Argentine ou au Perou.
Le dernier libertador est chilien, c'est Bernardo O'Higgins. Je connais moins son histoire, et l'ignorance me forcera donc a déclarer que c'est a peu pres la meme chose.
L'ironie dans l'histoire de ces libérateurs, c'est qu' ils furent elevés comme symbole pour une cause qui n'etait pas - tout a fait - la leur. Pourquoi ? Creer un esprit de nation? Quand bien meme
ils avaient une vision beaucoup plus large et voulaient unifier l'Amerique Latine...
L'histoire de ces generaux me fait irremediablement penser aux héros de García Márquez : des generaux romantiques qui alternent exil et guerre civile, et finissent en exil après avoir été décu et
desavoué. Dans "Cent ans de solitude", le temps se repete et les memes héros reapparaissent cycliquement sous les traits de leurs descendants.
Pour moi, ce n'est pas faux ... Guevara me semble avoir un parcours identique. Je simplifie : argentin, il va combattre pour la revolution au Guatemala. Defaite, exil, ect.. A Cuba, il devient un
héros, accède au pouvoir. Puis, a moitié exilé, il part combattre en Bolivie, et meurt dans un coin de jungle,trahi par les paysans pour qui il combattait. Après sa mort, il devient un mythe, un
symbole, souvent utilisé a tort et a travers.
Il y a beaucoup a dire sur ces héros sud-américains. Beaucoup plus que je ne l'ai fait, et avec beaucoup plus de vérité et de finesse, sans doute.
Ce qui me frappe, c'est que nous n'avons pas de héros-symboles equivalents. En France, en Europe, qu'importe. J'ai essayé de trouver des raisons. Personne ne s'impose, par exemple pas Napoléon, De
Gaulle ou Louis XIV.
Serait ce parce que nous n'avons pas fait de "culte de la personnalité" au meme niveau ? C'est a dire que personne ne l'a jugé utile pour constituer un esprit de nation ?
Ou bien que ces symboles ont existé, mais sont tombés en désuetude, parce que le patriotisme et la grandeur nationale ne font plus rever?
Passons! Pendant ce temps la, je photointerprète. La fac s'est vraiment vidé. Ce dimanche, la ville aussi etait vraiment déserte. Ca fait un peu peur, des rues si vides.
Un petit zoom sur les enseignes de gauche. Cette rue (ma rue), ou du moins ce secteur, est celle des bijoutiers et des acheteurs d'or.
Ma colloc est partie a Buenos Aires pour danser le tango. Le tango se danse aussi a Montevideo. Mais Buenos Aires en est clairement la capitale, et il parait que la facon de le danser y est
differente et plus spectaculaire.
Je suis donc tout seul dans l'appartement. Je me cultive, fais des soupes froides plus ou moins barbares a base de concombre ou d'amandes, et prends des photos de ma cour. Ma cour est tout en beton
et en lignes courbes :
Sous la lune ou sous le soleil, je lui trouve quelque chose.
J'ai aussi trouve le repère de ceux qui savent. La bibliothèque? Non... l'association des boxeurs uruguayens :
A comprendre comment : ceux que l'on ne contredit pas? ceux qui ont le dernier mot?
Je termine sur une note amusante. Ou alarmante, c'est selon. C'est une publicite de l'institut des entreprises competitives - américaine, vous l'aurez deviné. Mon passage préferé est "They
call it pollution. We call it life."
D'ici la prochaine fois, n'oubliez pas : le dioxyde de carbone est notre ami. Salauds de politiciens ecolos. Imaginez s'ils réussissaient...